Le 8 juin, jour anniversaire de la Mort du roi martyr de la Révolution Française
« Après les épreuves de son âme,
il verra la lumière et sera comblé. » (Is 53, 11)
Dans la nuit du dimanche au lundi, l'enfant agonise. Au matin du lundi 8 juin 1795, « au milieu des souffrances les plus aiguës, le Prince montrait une impassibilité extraordinaire, aucune plainte ne sortait de sa bouche et jamais il ne rompait le silence », témoigne Lasne qui récite, sans le savoir, Isaïe 53.
« Que je suis malheureux de vous voir souffrir comme ça ! lui dit Gomin.
– Consolez-vous, je ne souffrirai pas toujours. »
On ne se lasse pas de relire ce poignant récit. Gomin se met à genoux. Ce républicain bon teint se met à genoux ! Quand donc la France tombera-t-elle à genoux ? C'est pour être plus près du petit Roi que Gomin se met à genoux. Louis-Charles lui prend la main et la porte à ses lèvres. Le cœur religieux du bonhomme se fond en une prière ardente pendant que l'enfant, tenant toujours sa main, regarde le Ciel.
« J'espère que vous ne souffrez pas dans ce moment ?
– Oh, si ! je souffre encore, mais beaucoup moins : la musique est si belle ! »
Or, on ne fait aucune musique, ni dans la tour, ni dans les environs ; aucun bruit ne parvient alors du dehors dans la chambre.
« De quel côté entendez-vous cette musique ?
– De là-haut !
– Y a-t-il longtemps ?
– Depuis que vous êtes à genoux. Est-ce que vous n'avez pas entendu ? Écoutez ! Écoutez ! »
Comprenons, nous aussi. Pour que le Ciel, qui nous semble fermé et silencieux, s'ouvre à nouveau, et que la France revive, il suffirait que nous tombions à genoux ! Et l'enfant, d'un geste vif, indique le Ciel en ouvrant ses grands yeux illuminés par l'extase. Le bon Gomin fait mine d'écouter, d'entendre... Après quelques instants, l'enfant tressaille de nouveau, ses yeux étincellent, et il s'écrie dans un transport indicible :
« Au milieu de toutes les voix, j'ai reconnu celle de ma mère ! (Sa Majesté Marie-Antoinette, décapitée un an et demi plus tôt; mais son fils agonisant l'ignore) »
Quand Lasne vient relever Gomin, le petit Roi lui demande :
« Crois-tu que ma sœur ait pu entendre la musique ? Comme cela lui aurait fait du bien ! »
Et il jette encore des regards avides vers la fenêtre. Lasne ne sait que répondre. Alors, une exclamation de bonheur s'échappe des lèvres du mourant. Puis, regardant son gardien : « J'ai une chose à te dire... »
Lasne s'approche et lui prend la main. La petite tête royale se penche sur la poitrine de son ami qui écoute... mais en vain. Tout est dit. Dieu garde pour lui seul cette ultime confidence, Dieu à qui le saint enfant vient de rendre son âme pure comme une blanche colombe.
C'est encore Gomin qui guide notre contemplation et nous dicte des sentiments capables de redonner vie à l'âme de la France :
« J'ai eu le courage de remonter l'escalier et de rentrer dans sa chambre. Après avoir refermé la porte derrière moi et m'être assuré que j'étais seul, j'ai soulevé timidement le linceul : je l'ai contemplé, et mon cœur s'est rempli de pensées tendres et douloureuses. Vous n'eussiez pas cru qu'il était mort. Les plis que la douleur avait formés à son front et à ses joues avaient disparu ; les belles lignes de sa bouche avaient repris leur suave repos. Ses paupières, que fermait à demi la souffrance, s'étaient ouvertes et ses yeux rayonnaient, purs comme l'azur du ciel. On eût dit que son dernier regard avait rencontré une figure aimée. Sa magnifique chevelure blonde qui, depuis deux mois, n'avait point été coupée, encadrait son visage que je n'avais jamais vu aussi calme : il avait l'air de sourire, il avait repris le caractère qu'il devait avoir eu dans ses beaux jours d'autrefois. »
(Extraits de Il est ressuscité ! n° 23, juin 2004, p. 13-21)